La vie rituelles de la femme kabyle

Publié le 25 Juillet 2015

    Ce texte est largement inspiré du texte de Makilam : « La place centrale de la femme kabyle dans la société traditionnelle », in revue « Tiziri »,Numéro 36.
Il met en évidence le rôle central de la femme kabyle dans la société traditionnelle. La vie ritualisée de tous les Kabyles se réalisait sur un modèle d’union et de responsabilité entre tous les membres de la famille élargie grâce à l’entraide réciproque. Dans ses écrits, Makilam développe la participation des femmes au fonctionnement de la vie économique et sociale dans la tradition kabyle en décrivant le rituel ancestral qui accompagnait leurs activités de subsistance. Il en résultait une unité magique. En effet, le rituel de leur travail à partir de la terre avec la poterie et la culture des jardins et des champs, le rituel de l’obtention de la nourriture et celui du tissage de la laine se référait directement au modèle de la reproduction humaine. Toutes ces activités nourricières et vestimentaires étaient réalisées par les femmes en accord avec le cycle des saisons, leur déroulement étant toujours mis en relation avec les phases de la lune et la croissance de la végétation selon le calendrier agraire kabyle. Toutes les activités féminines présentaient dans leur cycle une succession de quatre phases qui reproduisaient le cycle annuel des saisons (cycle solaire) et des quatre phases de la lune (cycle lunaire). Cette relation caractérisait l’esprit magique des femmes kabyles. Les rites de la naissance et de la mort qui marquaient le début et la fin de la vie d’une femme étaient identiques.
Les rites de la naissance.
Dans la société traditionnelle kabyle, le mystère de la naissance humaine étaient le domaine exclusif des femmes. Ils n’étaient jamais livrés aux hommes car le processus de la vie dans l’accouchement est une expérience que seules les femmes peuvent partager entre elles : ”Le mystère de l’accouchement, c’est-à-dire la découverte par la femme qu’elle est une créatrice sur le plan de la vie, constitue une expérience religieuse intraduisible en termes d’expérience masculine” (1). Ainsi une vielle femme kabyle fut offusquée d’apprendre que les futurs pères de la société occidentale assistaient à l’accouchement des mères. D’un ton railleur et triste à la fois, elle dit simplement: ”Vous qui êtes si libérées, vous fallait-il en arriver à cela pour prouver aux hommes que la vie vient de vous et que vous êtes encore les mères de leurs fils ? Il est clair que nous pouvons créer des filles à notre image. Mais de plus, nous sommes les mères des fils et de tous les hommes”(2).
Selon la pensée kabyle, les enfants n’était pas la propriété de leurs parents mais appartenaient à tout le groupe familial dans lequel ils étaient nés. Pour recenser un village, on comptait les maisons et non pas les personnes. La naissance d’un enfant concernait tout le groupe et donc le village. Elle n’était pas indépendante des autres naissances. C’est pour cela que l’enfantement au même moment de deux femmes dans un même village était un événement très redouté. Les accouchées ne devaient pas se voir et prendre de nombreuses dispositions afin de ne pas succomber à « l’association du mois » qui pouvait nuire à la santé d’un enfant au profit des autres. On disait « que la lune les a associés »(3). Elle devaient partager ”la chance” en s’échangeant un vêtement ou en remettant à l’autre accouchée la moitié d’une galette frite préparée avec des oeufs, du sel et de la semoule que cette dernière devait manger. La sage-femme servait de lien entre les deux mères.
Si une enfant grandissait mal, pleurait constamment et restait chétif, son état était généralement mis sur le compte de la simultanéité des naissances. Sa mère avait alors recours à une pratique rituelle très significative. Elle consistait à aller « à la rencontre de la nouvelle lune » dans son deuxième jours ou troisième jour, à la tombée de la nuit, et à vite agir afin de devancer les autres mères. Un des rites le plus courants consistait pour la mère à présenter à la lune un oeuf qu’elle avait lavé sept fois, une petite glace, du henné, une datte ou deux, un morceau de sucre et une pincée de semoule(4). Dans des formulations rituelles avec l’enfant dans ses bras, la mère demandait trois fois de suite à la lune qu’elle reflétait dans son miroir de soigner le mal de celui qui venait de naître. Rentrée à la maison, elle procédait, à partir de ces produits présentés à la lune naissante, à des geste sur son enfant pour lui enlever « l’association de la lune ». Ce rite montre que la naissance d’un enfant n’était pas individuelle, pas indépendante des autres et en rapport avec l’environnement cosmique Il indiquait également la relation entre le principe de la naissance et les forces de la lune et comment celles-ci étaient associées à l’oeuf, symbole à la fois de la vie de la mort. Il sera expliqué plus loin pourquoi la période des quarante jours magique qui intervient aussi bien à la naissance qu’à la mort d’un humain est en étroite relation avec les phases de la lune.
La première phase de la vie d’une femme : l’enfance.
L’organisation sociale kabyle traditionnelle était avant tout familiale. Dans cette société, la notion de l’individu n’existait pas et sa socialisation comme son éducation visaient à renforcer le groupe dans lequel il était né. Le sens de l’existence terrestre ne se réalisait pas sur le plan individuel mais collectivement. Il était envisagé dans la dépendance et non pas dans l’isolement par rapport aux autres membres du groupe de parenté. L’enfance était une initiation, une phase de préparation qui devait aboutir à l’alliance d’un homme et d’une femme. Dès la puberté, le garçon comme la fille étaient préparés à leur futur rôle de père et de mère. Sans mariage, il n’y avait pas de groupe, et, en Kabylie, la personne n’était rien si elle n’avait pas un groupe derrière elle.
Selon cette logique, les rites du mariage ne marquaient pas le départ des jeunes mariés du milieu parental mais la fin de leur enfance. Ils fêtaient leur nouvelle responsabilité sociale qui reste encore de nos jours la pérennité du groupe familial. Le nouveau couple poursuivait la vie des ancêtres à travers sa propre vie.
Dans la pensée kabyle, ce n’était pas les filles qui cherchaient un mari. Les hommes devaient prendre la femme que leurs mères avait trouver pour eux. La quête d’une future épouse était une des tâches les plus importantes pour une mère kabyle Elle se devait d’assurer la poursuite de la lignée familiale à travers les enfants de la femme de son fils. Les mères , aidées des femmes de leur clan – surtout de leurs soeurs et de leurs filles – choisissaient leurs futures belles-filles. Jamais en Kabylie, un homme n’allait à la recherche d’une épouse. C’était toujours les femmes qui accomplissaient ces démarches, et déléguaient éventuellement des visiteuses. Si un homme n’avait que des proches – au sens masculin – ou était seul, il envoyait une étrangère de confiance, car c’était toujours une femme à qui on s’adressait pour chercher une épouse(5).
La recherche d’une femme était une phase rituelle très longue qui faisait partie des préoccupations des mères dès la naissance d’un garçon. Des alliances matrimoniales étaient fréquemment conclues dès l’enfance car on disait : ”Le garçon peut attendre la femme, la fille n’attend pas toujours le mari . Il faut comprendre par là que c’est à l’homme à que l’on devait trouver une épouse alors que c’est la fille que l’on demandait en mariage. Si les parents avait formellement accepté dès son enfance de la donner en mariage, ils ne pouvaient plus revenir sur leur parole et sur leur décision. Des mères se pressaient donc de faire leur choix. Ceci explique pourquoi le mariage avait lieu souvent quand les enfants étaient pubères et que la nuit de noces rendait souvent la fille à la fois femme, épouse et mère potentielle. Le choix de la future épouse tenait surtout compte des qualités morales de la mère. Dès que la future épouse était trouvée, la mère du fils à marier avertissait le père : ”L’intervention en ”dernière analyse” des parents masculins est une des représentations kabyles du processus de décision. En réalité le choix en gé néral est le fait des femmes (mère, soeur, tante, grand-mère)… les hommes n’intervenant que pour entériner la décision qui en fait leur échappe en dépit des apparences.”(6).
En Kabylie, le mariage n’était jamais l’affaire privée des futurs époux. Il engageait formellement sur la parole uniquement les familles des deux futurs conjoints, c’est-à-dire les deux groupes de parenté. Il y avait une absence totale du consentement préalable aussi bien de la part du garçon que de la fille. Les Kabyles n’utilisaient pas l’écriture et l’état civil n’a été introduit qu’au début du vingtième siècle par les Français. Quant aux Qanuns (aussi appelé le Droit coutumier Kabyle) qui représentaient les lois des Ancêtres transmises oralement au clan de génération en génération, ils ne se prononçaient pas sur les questions relatives au domaine intime et restaient imprécis sur les femmes et leurs droits. ”Le mariage a un caractère purement familial ; il ne requiert ni temple, ni membre officiel d’une religion.”(7).
Les cérémonies du mariage se déroulaient selon le rythme cyclique de la Nature. Comme pour le travail de la poterie, afin de ne pas entraver la fécondité de la terre ensemencée, il était interdit de s’unir pendant le mois de mai. Le mariage avait lieu en octobre quand la maison était remplie par les récoltes d’automne. Fécondée grâce à la magie de son union avec un homme, la femme devenait physiquement la terre mère de la vie humaine. Enceinte, elle se considérait comme la potière de l’enfant.
La deuxième phase de la vie d’une femme : la femme enceinte ou la potière de l’enfant.
Comme la terre dispensatrice de la vie sur terre, la femme enceinte ressemblait aux profondeurs souterraines d’où naît la vie. Elle était comparée à la terre gonflée par les épis du printemps. Elle était représentée comme un jardin qui gonfle dans ses produits. Pour cette raison, on l’associait aux cucurbitacées (pastèques, potirons, melons et courges) qui évoquent le ventre féminin et qui comme lui ont la faculté de se gonfler. Le ventre maternel se retrouvait d’une façon analogue dans les Ikoufenes (réserves de céréales du « ventre » de la maison), les cruches, les calebasses à lait et les couffins qui ont la faculté de gonfler et de se vider. La valorisation positive du ventre de la femme met en relief l’importance dans la pensée kabyle de la fonction procréatrice féminine dans la phase de la gestation qu’est la grossesse. Encore de nos jours, lorsqu’on veut remercier ou honorer une personne, les vieilles gratifient celle-ci de la formule: ”Que louanges soient faites au ventre qui t’a porté”.
L’analogie entre la terre fertile et la femme enceinte apparaissait clairement en Kabylie dans les interdits et les rites qui les entouraient : ils étaient identiques. La culture de la terre était accompagnée dans l’exemple du cycle des jardins par des gestes rituels semblables à ceux qui s’adressaient à la femme et à son enfant. La nature corporelle de la femme grandissait en même temps que la végétation(8).
Le jardin intérieur de son corps était confondu à son jardin qui fleurissait. A la maturité des plantes par exemple, lorsqu’elle franchissait son potager en fleurs pour la première fois, la jardinière devait rituellement dénouer sa ceinture dans un recueillement intérieur de silence. Si elle ne le faisait pas, elle risquait d’entraver sa croissance. La femme kabyle ne simulait pas une grossesse, elle la vivait corporellement et la confondait réellement avec celle de la terre cultivée. C’est à partir de cette idée fondamentale qui associe la vie du ventre d’une femme à celle de la croissance des plantes, qu’il est possible en retour de comprendre le sens des interdits que devait respecter la femme enceinte en Kabylie. Ces interdits étaient très significatifs en ce qui concerne le travail avec la terre pure, c’est-à-dire la confection des poteries. ”Les petites filles non pubères peuvent accompagner leur mère, mais les femmes enceintes et celles qui sont en période cataméniale ne peuvent toucher à l’argile fraîche. De même les potières éviteront de croiser sur leur route un femelle gravide ou une femme enceinte.” (9) Une Kabyle enceinte ne devait pas travailler la terre parce que la modeler revenait d’une façon analogue à transformer la vie de l’enfant qu’elle portait. Elle évitait aussi de blanchir, de crépir, de décorer les murs de sa maison ou de modeler des objets de poterie, car cela aurait eu une influence sur sa santé et celle de son enfant. Elle pouvait cependant le faire, si elle s’en sentait capable, en s’armant de précautions particulières. Avant de crépir la maison par exemple, elle devait façonner avec la même terre un sanglier qu’elle posait sur le linteau de la porte. La puissance de la force représentée dans cet animal éloignait le mauvais sort à la fois de la maison et de son intimité corporelle.
Dans la première phase de la vie de l’enfant dans le ventre de sa mère, des puissances négatives pouvaient entraver sa formation. On croyait et on croit encore de nos jours que la stérilité n’est pas causée par la femme qui par nature est féconde. L’impossibilité de devenir mère était toujours provoquée par des forces surnaturelles. Il fallait donc la combattre avec des rites magiques qui faisait intervenir le pouvoir des forces naturelles. Cela explique le culte des eaux et des grottes qui rappellent le ventre maternel et qui sont capables de redonner à la femme le pouvoir de redevenir mère.
La phase de la grossesse était capitale selon la pensée et la réalité kabyle car elle représentait les racines de la vie de tout humain dans les profondeurs cachées du ventre de la mère. Omettre cette phase primordiale de la vie d’un enfant signifie aussi évincer la fonction de la femme en tant que source et poursuite de la vie du genre humain. Chaque Kabyle était élevé dans l’amour inconditionnel envers sa mère. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase suivante qui indique que tout être humain doit sa vie à une femme : « La femme porte la vie de l’homme – mari, frère ou père » du défenseur de son honneur dans son giron. »(10).
Les gestes et pratiques ancestrales qui entouraient l’accouchement de la mère et celui de l’enfant n’étaient pas des rites de séparations mais d’union. Ils sont respectés encore de nos jours afin de montrer qu’ils sont indissociables l’un de l’autre. Il en est autrement dans les sociétés occidentales, dans lesquelles la naissance d’un enfant est surtout comprise comme une séparation et un délivrance du corps maternel.
La naissance en Kabylie se déroulait toujours en secret dans la maison et demandait le plus souvent l’aide d’une ou de deux femmes. L’accouchement rituel sur le sol se retrouve partout. La femme kabyle accouchait assise pour déposer au sol le nouveau-né et cette coutume était encore la règle générale dans les années cinquante. L’accoucheuse ou une autre femme d’expérience, qui pouvait être la belle-mère ou la mère la soutenait par derrière à même le corps en la retenant à l’aide de ses deux mains ouvertes, qui servaient de siège. Cependant, à la différence d’autres civilisations, la femme placée devant elle ne lui présentait pas son dos mais sa face et lui servait d’appui. Le miracle de la transformation de la vie féminine, révélé en secret à chaque femme enceinte, se poursuivait secrètement à l’accouchement dans un rituel collectif.
Les femmes kabyles vivaient entre elles l’aspect sacré de leur création. Elles partageaient ensemble le destin ancestral de leurs mères et surtout le mystère du fondement de la vie sociale : « ce mystère ancestral, qui crée une véritable communion entre toutes les représentantes du sexe féminin, est le fondement même de la vie sociale.”(11).
La troisième phase : la mère et son enfant.
Jusqu’à l’accouchement, la femme kabyle assumait toutes les tâches journalières. Ensuite, elle devait observer une retraite obligatoire. Cette période était fixée à trente-neuf jours et ce n’est que le quarantième qu’elle reprenait une vie normale Cette retraite, considérée comme une des phases les plus dangereuses de la vie d’une mère, était autrefois observée chez les parents de la parturiente car c’étaient les mères qui léguaient leur sagesse à leur filles. C’est pour cette raison que la naissance d’une fille était vivement souhaitée.
La période rituelle des quarante jours intervenait en Kabylie aussi bien après la naissance qu’après la mort d’un humain. Le secret de cette période magique réside dans l’association de la vie humaine à celle de l’astre lunaire, que connaissait les vielles femmes de Kabylie.
Pour la comprendre, il faut d’abord rappeler que pendant les trois jours qui suivaient la délivrance de son corps, la mère kabyle ainsi que son enfant ne devaient pas se lever du lit et ne pas quitter la maison. Il était interdit de leur rendre visite (sauf évidemment le mari) car on disait que la mère avait « un pied dans la tombe ». Comme les morts, elle et son enfant devaient disparaître pendant trois nuits de pénombre, à l’image de la lune, avant de se renouveler. « Les phases de la lune – apparition, croissance, décroissance, disparition suivie de réapparition au bout de trois nuits de ténèbres – ont joué un rôle immense dans l’élaboration des conceptions cycliques. » (12)
La mère et son enfant devaient ensuite respecter ensemble une semaine supplémentaire de retraite à l’intérieur de la maison. Pendant cette période de sept nuits, seuls les parents proches pouvaient leur rendre visite. Ce n’était qu’après les trois premières nuits suivies de sept nuits d’isolation dans la maisonnée, que la mère pouvait franchir le seuil de la maison pour se rendre dans la cour.
Elle devait cependant le faire, en s’armant de beaucoup de précautions, grâce à des rites magiques. Pendant tout ce temps le feu ne devait pas sortir de la maison. Cette interdiction était respectée de la même façon à la naissance d’un veau, au mariage et aux labours d’automne afin de bien montrer que la vie humaine était étroitement liée à celle de son environnement : ”Le premier jour des labours, il est défendu à toute la maisonnée, à tout le village de faire sortir du feu des maisons. Le même interdit est observé lorsqu’une femme vient d’accoucher, lorsqu’une vache vient de vêler, ou lorsqu’il y a un mort, c’est-à-dire à chaque événement qui rend la présence des Invisibles plus sensible aux hommes.”(13).
La parturiente attendait en plus un mois lunaire de vingt-huit nuits avant de dépasser le seuil de la cour qui la séparait jusque là de la vie communale. Elle pouvait alors découvrir son enfant afin de le montrer, à l’extérieur de son groupe, aux autres villageoises. Pendant tout ce temps elle était lavée et nourrie par les femmes de son clan, sous le regard de celle qui l’avait aidée à accoucher. La période de trente huit nuits ou de trente neufs jours s’achevait après une sortie rituelle à la fontaine ou par la visite d’un sanctuaire. Ce n’était que le quarantième jour après l’accouchement que la femme kabyle reprenait une vie normale. ”Chez les Israélites la quarantaine est une règle générale. Les catholiques célèbrent encore la chandeleur le 2 février. Cette fête commémore la purification de la Sainte Vierge le quarantième jour après Noël.” (14).
La phase rituelle des quarante jours qui intervenait en Kabylie après l’accouchement était autant suivie par la mère que par l’enfant. Elle démontre l’association qui existait entre la phase de la nouvelle lune et la fin de la période de la grossesse, C’est selon cette conscience lunaire, que la première sortie rituelle du nouveau-né était toujours mise en correspondance avec l’apparition de la lune. ”Les mamans kabyles sortent leur bébé au début de la nouvelle lune, de préférence le deuxième ou le troisième jour: un jeudi ou un lundi. Elles espèrent leur assurer ainsi une bonne santé et les voir grandir aussi vite que la lune dans son évolution”(15). La filiation utérine chez les imazighen, qui se reflétait dans la désignation des enfants d’une même famille a été très tôt observée par Marcy (16). D’après cet auteur, la famille maternelle n’aurait pas été détruite par la famille paternelle d’origine plus récente puisque les vestiges de la parenté maternelle se retrouvaient dans les rites après la naissance d’un enfant(17) qui étaient entièrement pratiqués par la mère et les femmes de son clan sans l’intervention des hommes. Les rites de lustration à la lune et autres pratiques magiques ne sont réalisés encore de nos jours que par les femmes.
”…; la filiation maternelle se retrouve dans la manière de désigner les enfants : ainsi les frères sont les enfants de mère, atmaten comme lee sont les soeurs, tissetmatin ; Ego désigne ses frères par ”les fils de ma mère”, aytma et ses soeurs par ”les filles de ma mère”, issetma.” (18).
La parenté utérine dans la désignation des enfants se retrouvait dans les termes pour désigner les membres du ”clan de la mère” mais aussi dans les relations privilégiées à l’intérieur de ce clan. Quand une femme rencontrait des difficultés, se sont d’abord ses frères puis ses oncles – les fils et les frères de sa mère, et non pas son père ou le mari de sa mère – qui lui viennent en aide. La relation naturelle mère/enfant était tellement intégrée dans le système social que le plus grand fléau qui pouvais arriver à un Kabyle était, disait-on, de perdre sa mère : ”A qui j’ai enlevé son père, je n’ai pas fait de tort. A qui j’ai enlevé sa mère, je n’ai rien laissé.”
Au sujet de l’organisation de la parenté, il faut remarquer qu’il n’était nullement incestueux, pour les Kabyles, de se marier au sein de son propre groupe de parenté. L’alliance la plus encouragée et la plus fréquente était le mariage entre cousins directs. L’endogamie familiale et villageoise occupait autrefois une place prépondérante dans le régime matrimonial car elle représentait le meilleur moyen de conserver les enfants et leur descendance au du même groupe de parenté. Cette alliance présentait un avantage, celui de l’appartenance à la terre commune qui évitait le morcellement des terres en renforçant l’unité du groupe originel. Un autre qui n’est pas moindre était le fait que les futurs époux se connaissaient dès leur naissance pour avoir grandi ensemble.
Si deux enfants nés d’un même ventre ne pouvaient pas se marier, c’était aussi le cas pour ceux qui avaient tété le même sein. Le lien de collation, en effet, était un signe aussi fort que celui du sang. Mohand Khellil se cite en témoin d’un mariage fort critiqué sous des apparences d’ordre financier. Il dénonçait, en réalité, le caractère incestueux de l’alliance de deux personnes qui avaient été élevées autour d’un même foyer ”comme s’ils étaient alors censés avoir tété le même sein” (19). Rappelons qu’en Kabylie, donner le sein et seulement son geste symbolique était un véritable rite d’adoption qui entraînait les mêmes interdits de mariage. C’était donc la femme qui dans ce geste maternel permettait d’introduire un enfant dans le groupe familial. ”On sait en effet que la femme peut aussi donner l’anaya, mais encore, elle seule, être le fondement de la famille, non seulement par les liens naturels mais par la colactation créant entre l’adopté et celle qui l’a allaité, même symboliquement, des liens aussi puissants que ceux du sang.” (20).
La quatrième phase : la grand-mère tisseuse des liens humains.
Dans la première phase de son activité maternelle de femme enceinte, la femme avait créé des enfants dignes d’une création de poterie. Comme la terre mère, nourricière du genre humain grâce à sa végétation, la mère avait nourri ses enfants. Elle les avait aidé à grandir en les entourant de ses soins magiques pour assurer leur croissance aussi bien corporelle que spirituelle. Lorsque ses premiers enfants se mariaient, la mère dans son nouveau rôle de grand- mère, prenait le nom de Tamgbrat, ”la vieille”. Cependant, son rôle maternel auprès de ses enfants adultes se poursuivait dans cette dernière étape de son existence, et ceci jusqu’à sa mort. Ses fils continuaient à habiter près d’elle en prenant pour femme celle que leur mère avait choisie, de préférence dans le groupe social de leur appartenance parentale. Traditionnellement, les filles restaient aussi près de leur mère, dans la même courée pour épouser un cousin maternel ou paternel dans une maison voisine. Ce n’est que dans une période récente, au début du vingtième siècle, que des mariages entre villages ont été admis, alors qu’ils restaient auparavant rares et fortement déconseillés. En se mariant à l’extérieur du groupe originel, et de plus en dehors du village, les filles ont suivi leurs maris pour s’installer loin de leurs mères, près de leurs belles-mères qui dirigent toutes les activités économiques du groupe domestique. On peut sans peine remarquer que cette dernière étape de la vie d’une ”vieille”, en tant que mère et nourrice dans son rôle supplémentaire de grand-mère, est quasi inexistante dans la société moderne de type occidental où les fils comme les filles devenus adultes ne dépendent plus des mères qu’ils quittent pour vivre ailleurs.
Dans l’ancienne Kabylie, c’était la grand-mère qui s’occupait des enfants de son fils devenu père et qui secondait en même temps son épouse dans son rôle maternel, au point que quand une naissance avait lieu, on remettait, et cette pratique existe encore de nos jours, des cadeaux à la grand-mère.
La relation d’une mère à sa fille était entourée d’un ”amour spécial”. En retour, celle-ci ne manquait jamais de rendre visite à sa mère tous les jours et de l’aider dans ses travaux. ”L’amour maternel ne délaisse aucun des siens. On ne peut couper l’un de ses doigts, ni petit ni grand car on en souffrirait également. Une mère non plus ne saurait faire de différence entre ses enfants. Tous ont remué dans le même sein (ventre); le même sein (ventre) a enfanté le garçon et la fille… L’amour pour la fille est particulier : on se fera du souci pour elle jusqu’à sa mort… Une femme qui n’avait que des filles a même dit : Au garçon que je n’ai pas eu, je préfère ma fille chérie… De nos jours, malheur au ménage où il n’y a pas une fille. ”(21).
A la fin de sa vie, la grand-mère était considérée comme une magicienne : elle avait reproduit tout au long de son existence de femme féconde le cycle de la vie de la planète dans tous les règnes vivants. Potière de la terre, la femme, en tant que réceptacle de la vie da genre humain, avait, de la même façon formé dans sa matrice vivante des poteries humaines. Mère nourricière et nourrice à la fois du genre humain, elle devenait dans son rôle de grand-mère une tisseuse des liens de la vie humaine grâce au mariage arrangé de ses enfants. Dans tous les rites de fécondité, elle était présente et dirigeait les activités qui en dépendaient. Elle était devenue, souvent par nécessité, accoucheuse et transmettait tous les soirs à ses petits enfants la sagesse ancestrale des mythes et des contes qui lui avait été racontés par sa mère.
Le retour à la terre avec la mort de la « vieille ».
Dans les mythes kabyles comme par exemple Les premiers parents du monde, il est dit que les humains sont nés de la Terre. La croyance que les humains à la mort doivent y retourner était très vivante. Cela est mis en évidence par le fait que les rites funéraires était calqués sur les rites de la naissance. Le corps défunt devait disparaître avant le troisième jour après la mort. Pendant ces trois jours l’âme du défunt était supposé se tenir sur le seuil de la porte pour y revenir le quarantième jour. Les visites au cimetière devaient, pour cette raison, se dérouler le troisième et le quarantième jour après l’enterrement. La période des quarante jours magiques qui survient à la naissance se retrouvait à la mort d’un humain. La vie prenait alors une dimension à caractère cyclique qui se renouvelait et se poursuivait à travers le ventre maternel. Les rites funéraires indiquent que la mort en Kabylie ne se comprenait pas comme une fin définitive mais se présentait plutôt comme une renaissance contribuant à renouveler la Vie entière de la Nature de la Terre et du ciel. ” La mort, dans l’esprit de tous, n’est qu’un changement d’existence, une période de passage, et la croyance en une autre vie est générale. On ne dit pas qu’une personne ’a disparu’ mais qu’elle est ’partie dans l’autre monde’ ( teruh di-laxert) car la vie d’ici-bas et la vie future sont, assure-t-on, deux soeurs d’une ressemblance frappante que l’on connaît successivement”(22).
CONCLUSION :
De sa naissance à sa mort, la femme, comme terre mère du genre humain, responsable de la poursuite de la vie, devient elle-même une potière puis une nourricière et enfin une tisseuse de liens humains. On considérait autrefois le déroulement de la vie d’une personne selon un modèle binaire (jeune / vieille) puis trinaire pour la femme (fillette / femme / vieille). Les résultats des recherches de Makilam indiquent que chez les Kabyles le cycle de la vie d’une femme suivait les rythmes de la nature et de ses saisons en quatre phases. Le culte de la mère est incompatible avec ces deux modèles et incomplet si on évince la phase de la femme enceinte. Faire débuter la vie d’un humain avec sa naissance au jour de l’accouchement de sa mère, c’est effacer la phase de la grossesse, la phase capitale de sa formation. Cela revient aussi à ramener l’état de mère à l’état de père alors qu’un homme ne devient père qu’après les dix lunes pendant lesquelles la mère forme l’enfant dans son ventre. Réduire le début de la maternité à celui de la paternité est le fondement du patriarcat.
La vie ritualisée des femmes de la société traditionnelle en particulier celle des grands- mères met en évidence combien la mère en Kabylie était vénérée au point de parler d’un culte de la mère. Les rites qui accompagnaient le fil de l’existence d’une femme de sa naissance à sa mort sont à considérer comme des rites de type matriarcal Ces rites sont magiques car ils assimilent l’union d’un homme et d’une femme à celle de la lune et du soleil, les femmes se considérant dès lors comme des créatrices de la vie humaine de dimension cosmique. Par ailleurs, toute réalisation matérielle comme la poterie ou le tissage sont des créations magiques puisque leurs rituels sont calqués sur l’union sexuelle des humains et reproduisent les mystères de leur propre création.
Le culte de la mère trouvait sa signature dans le culte de la famille, dans les réalisations rituelles de l’obtention d’une poterie, de la nourriture et d’un tissage. On le retrouve aussi dans le culte des Ancêtres et en particulier dans les dessins géométriques des femmes sur leurs poteries, leurs tissages et les fresques murales de leurs maisons(23). Cette dimension spirituelle de caractère global de la vie terrestre d’un humain détermine, conditionne et explique à la fois la magie des femmes kabyles et de leurs pratiques rituelles

Rédigé par Guerri

Publié dans #LA CULTURE BERBERE

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