La mer source de profits. La piraterie

Publié le 27 Mars 2015

La mer source de profits. La piraterie

 Il existe diverses manères d’aborder la question de la piraterie. La plus répandue, imprégnée de considérations morales, la traite comme un dérèglement des relations politiques entre les deux rives de la Méditerranée qui seraient, en temps normal, pacifiques. Le problème de cette approche tient précisément dans ce dernier postulat. En effet, l’état naturel de ces relations entre chrétiens et musulmans au Moyen Âge est, au contraire, un état de guerre, interrompu par des trêves toujours provisoires. En outre, la piraterie est loin d’être considérée comme une action moralement condamnable à cette époque, à condition pour le pirate de choisir ses cibles et de ne pas attaquer des gens en paix. Cette activité est donc licite et réglementée par des usages et des accords que l’on doit respecter. Dans ce cadre, elle est en principe qualifiée de course, même si la frontière entre course « réglementée » et piraterie « sauvage » reste souvent floue dans la pratique1.

2Il faut donc étudier cette pratique, au même titre que le commerce, comme une source de profits pour la ville. La différence cependant avec l’activité marchande pacifique est qu’elle entretient un climat de violence qui peut avoir des conséquences négatives sur la prospérité générale de la région.

I – LE DÉVELOPPEMENT DE LA PIRATERIE BOUGIOTE

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3La piraterie est une activité persistante en Méditerranée au Moyen Âge et à l’époque moderne. Pendant longtemps la domination de l’Islam sur mer en a laissé le monopole aux flottes musulmanes. Ibn Khaldūn peut alors affirmer que « les chrétiens n’y pouvaient pas même faire flotter des planches2 ». Cette tradition se maintient aux derniers siècles du Moyen Âge, mais la mer est désormais partagée et les bateaux musulmans doivent compter avec les flottes italiennes ou catalanes. Bougie, avec d’autres ports du Maghreb, a été une des bases de cette piraterie, qui a cependant connu des développements variables selon les époques. Elle ne devient en effet vraiment importante que dans la seconde moitié du xivsiècle et décroît au cours du siècle suivant.

1) Une activité limitée jusqu’au deuxième tiers duxivsiècle

4Il faut attendre trois siècles pour que Bougie devienne véritablement un grand centre de piraterie en Méditerranée occidentale. Jusqu’au deuxième tiers du xivsiècle, les cas restent en effet rares et isolés.

5Aux xiiet xiiisiècles ce sont plutôt les flottes chrétiennes qui s’illustrent par leurs razzias contre les côtes du Maghreb. Les flottes normandes ont souvent attaqué les côtes d’Ifrīqiya, notamment le port proche de Jijel3, mais jamais ne se sont risquées à s’en prendre à Bougie4. En revanche, leur présence dans les eaux du Maghreb oriental a beaucoup perturbé la navigation dans cette région. Dans une lettre de 1140, un marchand juif de Fustāt écrit qu’au voyage aller il a vu la flotte normande se diriger vers l’Ifrīqiya et que désormais il ne peut rejoindre directement Alexandrie, sans doute en raison de l’insécurité que provoque cette présence sicilienne sur le littoral5. De même, les chroniques génoises célèbrent ces actions pirates comme les hauts faits de la lutte contre l’infidèle, tout en soulignant également l’importance du butin rapporté. En 1136, douze galées lancent un raid contre Bougie et s’emparent d’une grande nave, avec à son bord de nombreux musulmans, qu’ils portent à Gênes6. L’audace des pirates génois les pousse même à attaquer en 1245, dans le port même de Bougie, une nave pisane chargée de marchandises, brûlant par ailleurs plusieurs linhs ennemis à l’ancre devant la ville7. Le résultat de ces actions de piraterie est la présence de captifs musulmans dans les États chrétiens. À Gênes, au xiiisiècle, les esclaves sarrasins sont nombreux. Ce sont surtout des Andalous, capturés au cours des opérations militaires de laReconquista, mais on rencontre également des Maghrébins8. En 1274 par exemple Giovannina, esclave baptisée originaire de Bougie, est vendue à Gênes pour 13 livres à un citoyen de Tarragone9et en 1267 Ali, fils d’Ahmed de Bougie, naît esclave à Gênes10.

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6La piraterie chrétienne est suffisamment dangereuse pour provoquer des réactions chez les populations littorales. Al-Idrīsī rapporte ainsi que les habitants de Jijel se réfugient dans les montagnes en été, au moment de la saison de navigation11. Cette crainte est confirmée par un incident survenu en 1166, lorsqu’une galère pisane est jetée par la tempête sur les côtes de Jijel. Une partie de l’équipage est massacrée par les habitants, qui les ont pris pour des pirates, et les survivants sont capturés et menés à Bougie12.

7Cela ne signifie pas pour autant que la piraterie n’existe pas à Bougie auxxiiet xiiisiècles. Déjà en 1076 le pape Grégoire VII envoie une lettre à l’émir hammadide al-Nāsir, évoquant la présence de captifs chrétiens à Bougie13. Un peu plus tard, la Chronique du Mont Cassin rapporte qu’en 1114 des moines de l’abbaye, revenant de Sardaigne en Sicile, furent capturés par des pirates et conduits en Afrique. L’abbé envoie alors des hommes traiter de leur rachat, mais c’est finalement le comte Roger de Sicile qui intervient auprès du Hammadide al-’Azīz et parvient à faire libérer les moines14. En 1263 c’est le Barcelonais Pere Ferrer qui est attaqué par des Bougiotes dans le port de Stora15. De même, al-Gubrīnī raconte, à propos de la prise de la ville par les Banū Gāniya en 1185, que Bougie était à cette époque un point de départ d’expéditions (ġazā) vers le pays des Rūm et qu’on y trouvait de nombreux captifs16. Quelques documents confirment la présence de ces derniers à Bougie. En 1178 le roi Alphonse d’Aragon donne à Bernat Marcus et à ses successeurs licence de négocier le rachat de musulmans captifs dans ses terres et de les porter avec sa nave à Bougie, Ceuta ou autres terres sarrasines, où ils pourront racheter des chrétiens17. De même, en 1288, Simone fils d’Ansaldo de Modulo prête à Bougie à Giovannino, frère du lainier Oberto de Garibaldo, treize doubles pour son rachat18. Mais ces cas restent cependant encore rares19.

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8Ce n’est qu’au début du xivsiècle que la piraterie bougiote devient plus présente dans la documentation. En 1303 une captive chrétienne parvient à fuir le port avec son enfant et à rejoindre Majorque20. En 1312 le roi Sanche de Majorque participe au règlement de la rançon d’un de ses sujets retenu à Bougie21et en 1316 il demande à son gouverneur dans l’île d’organiser une escadre pour se défendre des pirates, tant musulmans que chrétiens, et fixe à soixante milles la zone à protéger « en direction de Bougie »22. Peut-être s’agit-il d’une mesure répondant à une attaque dans les eaux d’Ibiza quelque temps auparavant23. Les autres cas de piraterie signalés au cours de ces années-là montrent cependant un rayon d’action plus limité : en 1312 un navire transportant des ambassadeurs est attaqué dans le port de Bougie, par une galée de Ceuta et des Bougiotes24, et en 1313 des pirates bougiotes s’emparent de la barca de Bernat d’Armentera dans le port de Collo25. Le même climat d’hostilité se rencontre avec les sujets du roi d’Aragon. En 1312 Jacques II d’Aragon réclame au gouverneur de Bougie26la libération d’un de ses sujets, Ramon Genestos, capturé au cours du règne d’Abūl Baqā’, alors que la paix régnait entre les deux États27, et deux ans plus tard quarante sujets de la Couronne captifs à Bougie font part au roi de leur déception devant l’échec de la ratification de la paix28.

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9Jusque dans les années 1360, les mentions de piraterie bougiote restent cependant assez rares, même si elles montrent que cette activité persiste. En 1319 le roi Sanche de Majorque autorise Francesc de Claper, victime de pirates de Bougie (per regem Bugie seu gentes suas), à obtenir réparation29. En juin 1331 un linh bougiote poursuit la barca du Majorquin Guillem Albesa dans les environs de Collo30. En 1337 un marchand de Valence, venu commercer à Bougie, est attaqué et capturé avec sa barca par le linh armé d’un sujet de l’émir de Bougie et on prie ce dernier de le libérer31. Deux ans plus tard un autre linh de Bougie capture le navire du Majorquin Ramon Noguera32. De même, régulièrement, des chrétiens sont soustraits à leur captivité. En 1318 deux Majorquins remboursent au roi 3 livres 10 sous, somme qui leur a été avancée pour leur rachat33. En 1320 le commandeur Berenguer d’Hostoles, des Mercédaires de Gérone, donne 100 sous à Guillem de Petra, pour l’aider à payer la rançon de son fils, pris avec d’autres compagnons et retenu à Bougie34 ; la même année les autorités de Majorque négocient l’échange de quarante-huit musulmans contre dix captifs chrétiens de Bougie35. Mais si l’on regarde la répartition des 100 livres accordées par le roi de Majorque pour le rachat de vingt-sept captifs pauvres, entre octobre 1320 et février 1321, on ne trouve qu’un cas pour Bougie, alors que 21 sont rachetés à Ceuta36. Entre 1325 et 1367, deux rachats seulement sont attestés : un patron de linh barcelonais en 132637et des gens de Murcie en 134838. Jusqu’en 1370 environ les captifs sont donc rares à Bougie et ils ne sont d’ailleurs pas tous le résultat des activités de pirates locaux. Dans bien des cas ce sont des marchands présents en ville et emprisonnés par le sultan ou son représentant afin de faire pression sur les puissances européennes39. Parfois ils y sont amenés et vendus par des pirates d’autres ports musulmans, comme en 1334 lorsqu’un linh armé de Ceuta s’empare de deux navires catalans, qu’il porte à Bougie40.

Le changement, au début du xivsiècle, n’est donc pas brutal41et pendant plus d’un demi-siècle les actions des pirates bougiotes demeurent isolées, sans commune mesure avec la menace chrétienne de l’époque, notamment catalane42.

2) Bougie, port de course : dernier quart du xiv– premier quart du xvsiècle

11La situation change à partir du milieu des années 1360, comme en témoigne Ibn Khaldūn : « Un grand nombre de musulmans, habitants du littoral de l’Ifrīqiya, entreprit alors d’attaquer ces contrées, et l’habitude de faire la course contre les chrétiens s’établit à Bougie, il y a une trentaine d’années43 ». Mais ce n’est véritablement qu’à partir des années 1370 que les documents sur la piraterie bougiote se multiplient. Trois séries de données concordent pour délimiter une période de crise allant du dernier quart du xivau premier quart du xvsiècle : les avis de présence de pirates bougiotes dans les eaux chrétiennes, les missions des ordres de rédempteurs et les rachats individuels de captifs.

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12Les cas de prises de bateaux et les avis de présence dans les eaux chrétiennes d’escadres pirates se multiplient en effet dans ces années-là. En 1370 les jurats de Majorque préviennent Valence de la présence d’une galiote de moros de Bougie dans la région44. L’année suivante Valence est prévenue à nouveau, par les jurats et les prud’hommes d’Ibiza, de la menace d’une galiote de Bougie45. En 1376 la nouvelle arrive à Majorque de l’armement à Bougie de diverses embarcations46et l’année suivante le roi d’Aragon informe le gouverneur de Majorque que l’amiral de Bougie a fait armer sept galères et galiotes de vingt-deux bancs et autres fustes à rames, dans le but de venir dans les eaux du royaume47. De telles alertes se renouvellent à intervalles rapprochés en 138048, 138249, 139350, 139651, 139852, 140053, 140754et 141155. On trouve d’autres cas de navires musulmans, sans origine précise, mais Bougie est la seule ville clairement identifiée à ce moment comme une base de pirates. Les comptages d’Andrés Díaz Borrás à partir des archives de Valence montrent bien le développement croissant de cette activité :

Tableau 12. AVIS DE PRÉSENCE DE PIRATES MUSULMANS À VALENCE (1350-1399)56

Tableau 12. AVIS DE PRÉSENCE DE PIRATES MUSULMANS À VALENCE (1350-1399)56
 
 
Tableau 13. MISSIONS DE RACHATS DE CAPTIFS À BOUGIE (1370-1425)
 
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14Ces missions sont donc concentrées principalement dans le dernier quart du xivet le premier quart du xvsiècle.

15Mais au-delà de ces missions officielles de rachats collectifs, un très grand nombre de documents montre des rachats individuels et privés. Il peut s’agir de contrats de notaires liés à l’intervention d’un marchand dans la transaction, de documents publics montrant l’aide financière apportée par un roi ou une ville, ou d’autorisations d’aumônes. Enfin les testaments, qui contiennent souvent des dons pour le rachat des captifs, précisent parfois le nom de la personne à racheter et son lieu de détention.

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20L’étude des lieux de captivité montre que durant ces années Bougie est la principale base de piraterie au Maghreb. Pour cela nous disposons des dépouillements effectués par Andrés Díaz Borrás dans les registres desLlettres Missives des Archives municipales de Valence, qui enregistrent les dons accordés pour aider aux rachats de captifs79, des calculs de Maria Teresa Ferrer i Mallol à partir des fonds barcelonais80et de ceux de María Dolores López Pérez pour Barcelone et Majorque81. Entre 1375 et 1399, sur 66 dons de la ville de Valence, un tiers (31,8 %) est destiné à racheter des captifs retenus à Bougie. Un autre tiers (33 %) est accordé aux Valenciens prisonniers à Tlemcen (c’est-à-dire sans doute dans le sultanat abdelwadide). Le reste se répartit entre Bône (six captifs), Constantine (trois), Tunis (un), Alger (un) et des villes du sultanat de Grenade82. Pendant la première décennie du xvsiècle, la moitié des captifs valenciens présents au Maghreb sont détenus à Bougie83. Les dépouillements de María Dolores López Pérez donnent des résultats sensiblement identiques pour la période 1381-1413 : sur un total de 87 captifs, 39 sont retenus à Bougie (soit 46,06 %), 21 à Bône (23,59 %), 10 à Tunis (11,23 %), 8 à Constantine (8,98 %), mais seulement deux (2,24 %) dans le royaume de Tlemcen, à Hunayn ou Alger, et un à Ténès, dans le royaume de Fès et en « Barbarie ». On relève toujours la prépondérance de Bougie au cours de ces années, même si ce comptage montre une part moins importante de Tlemcen. Enfin on obtient les mêmes conclusions à partir des demandes d’autorisation d’aumônes accordées par le roi d’Aragon à des captifs ou à leurs familles entre 1371 et 141084.

3) Le recul après 1430

21À partir du deuxième quart du xvsiècle l’activité pirate de Bougie diminue. Le phénomène est d’ailleurs général pour le Maghreb, même s’il se manifeste inégalement. Les mentions de captifs se font moins nombreuses, de même que les rachats individuels. Les pirates musulmans deviennent progressivement minoritaires par rapport aux chrétiens au large des côtes de la Péninsule ibérique. Ils représentent encore une part importante des avis jusqu’en 143085, mais après cette date leur place ne cesse de décroître86au profit essentiellement des Génois. On ferait le même constat à partir des archives génoises ou vénitiennes du xvsiècle, où abondent les documents liés à la piraterie chrétienne (et notamment catalane) alors que les musulmans apparaissent très peu87.

22Cela ne signifie pas que le problème a totalement disparu. La correspondance diplomatique entre le sultan de Tunis et Gênes, Barcelone ou Venise continue à montrer l’activité des pirates maghrébins. Mais Bougie n’est plus alors la grande ville de pirates et de captifs qu’elle était au cours de la période précédente. Elle laisse peu à peu la place à Alger, qui devient la principale base pirate en Afrique du Nord. L’analyse des lieux de captivité de captifs valenciens entre 1400 et 1479 montre clairement ce déplacement à partir des années 143088.

Tableau 15. LIEUX DE DÉTENTION DES CAPTIFS VALENCIENS AU MAGHREB (1400-1479)

Tableau 15. LIEUX DE DÉTENTION DES CAPTIFS VALENCIENS AU MAGHREB (1400-1479)
 

23Bougie reste au début du siècle le grand lieu de captivité du Maghreb pour les chrétiens. Sans doute y trouve-t-on encore de nombreuses personnes razziées lors du sac de Torreblanca en 1397 et qui n’ont pu encore se racheter. À partir de la décennie 1440 Bougie est dépassée par Alger, tout en restant avec Tunis un port important pour le rachat des captifs chrétiens. Le recul de l’activité observé à Bougie à partir du deuxième tiers du xvsiècle est donc presque contemporain de l’essor d’Alger comme port de piraterie.

24Bougie retrouve cependant un rôle de base pirate à la fin du siècle, avec l’arrivée de Turcs comme Pīrī Reis. Celui-ci est encore adolescent lorsqu’il accompagne son oncle le corsaire Kemāl Reis, envoyé en 1487 par le sultan Bayazid II à la tête d’une flotte au secours de Grenade. Il participe aux actions de course de son oncle et s’établit avec lui pendant deux ans à Bougie, qui devient la base de leurs opérations en Méditerranée occidentale89. Mais l’installation des pirates turcs est tardive, puisque Pīrī Reis raconte qu’avant eux aucun Turc n’était venu à Bougie90. Léon l’Africain souligne également le grand nombre de fustes qui partaient du port pour piller les côtes d’Espagne et présente d’ailleurs l’expédition espagnole de 1510 comme une réaction à la piraterie91. Cela est confirmé par le texte d’al-Marīnī, qui parle de nombreux Bougiotes partis en course pour attaquer les chrétiens après la chute de Grenade92.

25La piraterie bougiote est donc active tout au long de notre période, mais n’a pas toujours le même dynamisme. Dans une première phase elle est un phénomène encore marginal et épisodique. À partir du dernier quart du xivesiècle, le port devient un véritable nid de pirates et un des principaux centres de détention de captifs chrétiens au Maghreb. Cette phase, dont Ibn Khaldūn est le témoin à la fin du siècle, ne dure cependant qu’une cinquantaine d’années. Dès 1425 environ, le mouvement faiblit, sans jamais totalement disparaître, alors qu’Alger prend peu à peu le relais.

II – L’ORGANISATION DE LA PIRATERIE

26Loin d’être marginale et cachée, la piraterie est une activité essentielle de la ville, du moins à l’époque de son plus grand développement. Elle mobilise des hommes nombreux, dont le profil est cependant difficile à cerner, et se traduit par le développement d’une flotte importante à même de mener des opérations dans une grande partie de la Méditerranée occidentale, souvent loin de Bougie. Cette importance du phénomène invite à s’interroger sur l’implication éventuelle du pouvoir et sur l’existence d’une « course » bougiote.

1) Les acteurs de la piraterie

27Le texte le plus précieux pour connaître cette organisation est la description qu’en donne Ibn Khaldūn, pour les années 1360 : « La course se fait de la manière suivante : un groupe de corsaires plus ou moins nombreux s’organise ; ils construisent un navire et choisissent pour le monter des hommes d’une bravoure éprouvée. Ces guerriers vont faire des descentes sur les côtes et les îles habitées par les Francs ; ils y arrivent à l’improviste et enlèvent tout ce qui leur tombe sous la main ; ils attaquent aussi les navires des infidèles, s’en emparent très souvent et rentrent chez eux, chargés de butin et de prisonniers93 ». Ibn Khaldūn présente donc la piraterie comme une véritable entreprise économique, qui doit rapporter un bénéfice. Les premiers profits, souvent importants, pouvaient financer d’autres campagnes, les prises de navires en particulier augmentant la capacité maritime des flottes bougiotes.

28L’identité des pirates nous est cependant mal connue. Ils ne sortent de l’anonymat que lorsqu’ils sont capturés et jugés en Europe. La documentation valencienne est pour cela très précieuse. Lorsque quelqu’un voulait vendre un captif, il devait au préalable demander que sa prise soit considérée comme licite. Le musulman était donc présenté devant le Bailli général, qui l’interrogeait sur son identité, son origine, et les conditions de sa capture. Pour être déclaré de « bonne guerre » il fallait qu’il soit originaire d’un pays n’ayant pas d’accord de paix avec le royaume d’Aragon, ou qu’il se soit livré lui-même à des actes de piraterie. On comprend cependant, étant donné l’enjeu, que dans leurs déclarations les musulmans fassent assez peu état de leur métier de pirate. Par ailleurs, certaines embarcations se livraient simplement à un honnête commerce, comme en témoignent les cargaisons de marchandises saisies. Malgré tout, ces « confessions de Sarrasins » sont une source précieuse pour connaître l’équipage des bateaux pirates. Ainsi en 1423 le Valencien Francesch de Bellvis, caballer et patron de galère armée, présente plusieurs musulmans pris en mer de Sardaigne sur une galiote bougiote de vingt bancs94. Les captifs confessent qu’ils étaient partis neuf mois et demi auparavant, dans le but d’attaquer les chrétiens, même si, disent-ils, ils n’avaient pas eu le temps d’en capturer.

Tableau 16. ÉQUIPAGE D’UNE GALIOTE BOUGIOTE CAPTURÉE EN 1423

Tableau 16. ÉQUIPAGE D’UNE GALIOTE BOUGIOTE CAPTURÉE EN 1423
 
 
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La plupart des prisonniers sont de Bougie, port d’origine de la galiote, ou de sa région98. Mais certains sont de Tunis, de Constantine, du sultanat de Tlemcen (Mostaganem, Miliana), et d’al-Andalus (Malaga). L’un d’eux est même originaire de Turquie et est arrivé à Bougie par voie de terre99. Ce sont des hommes jeunes puisque, mis à part deux hommes de 40 et 50 ans, tous ont entre 18 et 30 ans100, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de la nature de leur tâche. Plus intéressante est leur situation familiale. Sans doute en prévision d’un possible rachat, le Bailli demandait si le captif avait des parents au Maghreb. Si certains conservent encore leur père ou leur mère, aucun n’a de femme ni d’enfant. Certains même avouent n’avoir pas du tout de famille101. L’analyse des métiers doit être faite avec prudence. Aucun de ces hommes n’avoue être un pirate de profession, ni même un marin (ce qui reviendrait au même). Mais cela n’a rien de surprenant, car aucun n’avait intérêt à une telle confession. Faut-il en déduire pour autant que les métiers qu’ils avouent sont de pure invention ? Ce n’est pas évident, car la piraterie est une activité qui n’occupe pas nécessairement toute l’année. Elle peut constituer un complément occasionnel pour des hommes qui exercent un autre métier par ailleurs. Mis à part le Turc, qui est un homme d’armes professionnel, tous les autres avouent des professions très banales et toujours modestes : marchands de détail, ouvriers (labrador) ou artisans du textile. On ignore tout malheureusement du capitaine du navire, un certain Abrafim Abenamar, qui est mort au cours de l’assaut – c’est du moins ce qu’affirment les survivants de l’attaque102. En 1424 on a la mention d’un chérif Benaziza de Bougie, qui arme une fuste de quatorze rames et est peut-être un notable de la ville103. Mais il est difficile d’aller au-delà des suppositions.

30Un de ces personnages nous est cependant connu avec un peu plus de précision. En 1420 Jaume Riera présente devant le Bailli de Valence Amet Benamet, qu’il a acheté à Majorque à Thoma Pelegri, patron de galère de Majorque. Amet a 35 ans et est originaire de Bougie. On apprend qu’il a déjà été captif pendant huit ans. Sans femme ni enfant, il confesse le métier de bastarus (sellier ?). Venant de Constantine, il s’est rendu à Collo, où il a trouvé une galiote sur le point de partir avec un patron originaire de Malaga nommé Mahomat. C’est ainsi qu’Amet est pris, avec les autres membres de l’équipage, dans les eaux de Sardaigne, et mené à Majorque puis à Valence. Reconnu comme prise de bonne guerre car il est sujet du sultan de Tunis, il est vendu pour 37 livres de monnaie de Valence104.

31Ce sont donc des hommes jeunes, qui ne se sont pas encore stabilisés, n’ont pas en particulier fondé de foyer et occupent une place modeste dans la société. Ils ne sont pas pour autant toujours des marginaux ou des déracinés, même si Amet Benamet n’en est peut-être pas très éloigné.

Les listes de pirates capturés par les Valenciens nous montrent des équipages qui recrutent dans l’ensemble des régions du Maghreb et d’al-Andalus. Sans doute est-ce une des caractéristiques générales du monde de la mer et de la navigation, où la mobilité est grande. Une place à part doit cependant être faite aux Andalous, et plus particulièrement à ceux qui ont dû quitter leur terre face à l’avancée chrétienne, certains ayant trouvé refuge à Bougie105. Partant de l’idée qu’ils ne pouvaient que nourrir une haine tenace vis-à-vis des chrétiens, certains historiens ont considéré que ces exilés avaient joué un rôle prépondérant dans la piraterie maghrébine106. Leur connaissance de la navigation, et surtout des pays à attaquer, en faisait sans doute des auxiliaires précieux. On en trouve en effet quelques-uns dans les listes d’équipages pirates, mais sans que leur nombre soit écrasant107. Un incident, survenu à la fin du xivsiècle, est cependant révélateur. En 1391, une galiote armée de Joan de Sant Joan, habitant de Majorque, capture dans les eaux de cette île soixante-six maures de la Couronne d’Aragon, partis pour Bougie avec des licences d’émigration sur la coca de Guillem Gentil de Majorque. Comme ils étaient porteurs d’un sauf-conduit royal, il s’ensuit un procès, au cours duquel le corsaire se défend avec un argument intéressant : il avance qu’il s’agit de captures de bonne guerre, car parmi ces maures on trouve des forgerons, des menuisiers, des marins et des pêcheurs, ainsi que des hommes maîtrisant d’autres arts et métiers, et connaissant les lieux, ports et mers de la Couronne d’Aragon. Il ajoute que, si par malheur ils parvenaient à Bougie, ils pourraient « faire divers armements de moros, qui facilement pourraient capturer, et causer de grands dommages à nos sujets », notamment aux Baléares108. Finalement en 1396, à la suite d’un nouveau procès intenté par le procurateur de plusieurs de ces musulmans, ils sont libérés. Les arguments du capitaine majorquin montrent qu’à cette époque les chrétiens considéraient ces Andalous comme une des causes du développement de la piraterie à Bougie et dans d’autres ports du Maghreb.

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S’ils ne font pas nécessairement partie des équipages, les Andalous jouent par ailleurs un rôle notable dans la piraterie bougiote le long des côtes ibériques. Les mudéjars, tout d’abord, sont soupçonnés par les chrétiens de constituer une « cinquième colonne » prête à informer les ennemis des opportunités. Le cas le plus fameux est le sac de Torreblanca, près de Valence. L’escadre bougiote débarque au moment même où se déroule une fête importante, ce qui permet de faire de nombreux captifs et de s’emparer d’objets liturgiques sortis pour l’occasion. On peut bien sûr penser à de la chance, mais il est plus vraisemblable que les pirates ont été prévenus de l’aubaine et les chroniques locales parlent d’ailleurs d’une trahison de la part des populations non chrétiennes. Un juif aurait informé un frère de Bougie de la fête, lui donnant tous les détails utiles109. La réalité de cette accusation importe ici assez peu, mais le soupçon montre bien là encore quel pouvait être le sentiment des populations littorales. Cette aide des Andalous se manifestait également par le soutien du sultanat de Grenade, qui offrait un point d’appui utile avant de partir attaquer les côtes chrétiennes. On venait y prendre des nouvelles et refaire les provisions d’eau et de nourriture, ce qui explique que ces ports étaient sans doute très surveillés par les chrétiens. En 1411, les jurats de Carthagène préviennent ainsi ceux de Valence qu’une galère et un linh de Bougie sont arrivés à Almeria avec des marchandises et s’apprêtent à courir le long de la côte du pays valencien110. Quelques années plus tard, en 1424, le chérif Benaziza de Bougie arme une fuste et va dans un premier temps à Almeria d’où, sur les conseils d’un musulman de la ville, il part en course le long de la côte, avant d’être capturé par les chrétiens111.

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Autres déracinés, les renégats ont surtout été étudiés pour l’époque moderne, par Lucile et Bartolomé Bennassar112. Au Moyen Âge, on trouve quelques cas d’hommes convertis à l’islam, sans doute au cours de leur captivité113, et qui se livrent à la piraterie contre leurs anciens coreligionnaires. Il n’est pas possible de mesurer l’ampleur du phénomène, mais certains d’entre eux ont laissé une très forte impression au moment de la crise des années 1375-1425. La tradition du Llibre de Blanquersrapporte que l’attaque du village de Torreblanca en 1397 avait été menée par un renégat nommé Fusta, qu’Andrés Díaz Borrás identifie comme étant peut-être le corsaire Francesc Fuster actif dans ces mers au cours des dernières années du xivet au début xvsiècle114. En 1402 on parle à Valence de deux renégats nommés Joan de Morvedre et Fuster, qui s’apprêtent à partir de Berbérie pour courir les mers115. Mais le plus fameux est sans doute Pere Fuster, actif au moins entre 1396 et 1409, et qui se met au service du roi de Tunis. En 1400 le marchand Bernat Bauló, qui commerce entre Majorque et Collo, rapporte une rumeur selon laquelle le renégat aurait armé quatre galées grosses et six galiotes, dont la moitié à Bougie et les autres à Bône116. Enfin en 1412 on apprend qu’un renégat, « grand corsaire et bon marin », allant souvent en course avec les galées de Bougie et connaissant bien le littoral de Gênes, demande au gouverneur de Bougie de lui donner une licence pour une expédition contre les côtes ligures. Il lui promet de ramener soixante à soixante-dix nobles dames (dominas) dont on pourra attendre une rançon importante117. Parfois certains semblent avoir cependant gardé leur religion. Ainsi en 1381 le Génois Onofrio di Piccamiglio est accusé à Majorque d’avoir constitué avec le vizir de Bougie une société destinée à attaquer les bateaux chrétiens, le Génois devant participer aux gains en proportion de son apport en capital118. Ces hommes avaient l’avantage de bien connaître les zones attaquées et les habitudes des chrétiens, ce qui en faisait des auxiliaires particulièrement précieux.

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À la fin du xvet au début du xvisiècle un nouveau type de pirate fait son apparition à Bougie : le port devient alors une des bases de la piraterie turque, comme le montre le cas de Pīrī Reis et de son oncle Kāmel Reis119. De même, en 1498 des marins génois allant de Bougie à Minorque informent les autorités d’Ibiza de la présence de deux galères, deux galiotes de treize et dix-huit bancs de Turcs120. La conquête de la ville par les Espagnols, puis son déclassement au profit d’Alger, empêchent cependant le développement de cette activité au xvisiècle.

2) Les bateaux

36Les bateaux utilisés étaient le plus souvent à rames, et de dimensions modestes. Rares sont les documents qui précisent le type de navire monté par les pirates. Mais les résultats sont assez concordants :

Tableau 17. TYPES DE NAVIRES UTILISÉS PAR LES PIRATES BOUGIOTES (1315-1498)

Tableau 17. TYPES DE NAVIRES UTILISÉS PAR LES PIRATES BOUGIOTES (1315-1498)
 
 
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37Ces résultats peuvent être confrontés à ceux qu’a obtenus Andrés Díaz Borrás à partir de la documentation valencienne et en particulier des avis de présence de pirates. Il rencontre des fustes à rames, des grips (petite embarcation à voiles et à rames), des galiotes, mais assez peu de galères. En règle générale, il s’agit donc de navires de petites dimensions (de treize ou quatorze bancs de rameurs)127. Il considère que les ressources financières des Maghrébins étaient insuffisantes pour se procurer des navires plus grands et qu’ils ne surent pas s’adapter aux nouvelles formes de bateaux utilisés dans la guerre navale128. Mais on peut objecter d’une part que les revenus de la piraterie étaient de toute évidence importants, et rendaient possibles des investissements lourds, et d’autre part que dans ce contexte l’acquisition des navires se faisait par achat et construction, mais surtout par les prises. L’adaptation à de nouveaux types de vaisseaux ne posait donc pas de problème. Il faut plutôt penser à un choix, de la part des pirates maghrébins, de bateaux jugés plus adaptés.

38Ces unités avaient en effet l’avantage d’être rapides et très maniables et donc de pouvoir courir après des bateaux de commerce plus lourds. Les pirates bénéficiaient ainsi de l’effet de surprise, d’autant qu’ils pouvaient facilement se dissimuler à la vue de leurs proies dans les anfractuosités de la côte. Enfin la fuite leur était facilitée en cas d’adversaire trop puissant. En revanche ils étaient moins efficaces face à des navires trop hauts et bien défendus. De même, pour affronter des convois marchands, ils devaient se grouper et constituer de petites flottes. Les cas les plus fréquents nous montrent des navires seuls ou agissant par deux129. Mais ce sont parfois de véritables petites escadres qui partent, comme celle que l’amiral de Bougie fait armer en 1377 et qui se compose de sept galères et galiotes de vingt-deux bancs (ce qui en fait des unités déjà importantes) ainsi que d’autres fustes à rames130.

3) Les attaques

39Les prises proviennent soit de la capture de navires de commerce en mer, soit de razzias effectuées sur les côtes, les campagnes ayant lieu le plus souvent à la saison de navigation, c’est-à-dire en été131.

40Le grand nombre de marins captifs à Bougie montre la menace que la piraterie faisait peser sur la navigation. Le type de bateau capturé est rarement précisé, mais ce sont le plus souvent des linhs ou des barche, exceptionnellement des naves ou des galées. La prise d’un bateau en mer n’était cependant pas chose facile et la surprise était un élément décisif. Les pirates profitaient pour cela de côtes souvent découpées, voire d’îles ou d’îlots où ils pouvaient se cacher en attendant qu’une occasion se présente. Une fois la proie repérée le navire pirate, souvent plus rapide que les lourdes embarcations chargées de marchandises, pouvait facilement passer à d’assaut. Parfois le pirate poursuivait longtemps sa proie avant d’engager le combat, comme en 1423, lorsqu’une galiote bougiote de vingt bancs, partie en course dans les eaux de Sardaigne, poursuit la galère de Francesch de Bellvis pendant toute une nuit avant que les chrétiens, à l’aube, virent de bord et capturent leurs poursuivants132. La nuit, d’ailleurs, était propice aux attaques et c’est sans doute ce qui a poussé les autorités municipales de Marseille à interdire aux pêcheurs de sortir de nuit, surtout avec des fanaux qui les rendaient facilement repérables133. Au besoin on pouvait user de ruse et tromper les marins du bateau convoité. En septembre 1407 le roi d’Aragon Martin écrit au sultan de Tunis pour se plaindre d’un acte de piraterie commis par des Bougiotes et la lettre fait le récit des événements, du point de vue catalan. On apprend que Johan Berthomeu, Johan Comte, Johan Macamet, Bernat Bataller, Francesch Guell et Anthoni Ros ont été capturés en dépit de la paix signée entre les deux royaumes. Suite à une première lettre de protestation en décembre 1406, le « roi de Bougie » a déjà répondu qu’ils sont des prises de bonne guerre car les chrétiens ont tiré des flèches et tué des moros. Ils ont donc été remis à la justice et seront jugés selon la « sunna et la xara »134. Pour appuyer sa demande d’intervention, le roi présente alors au sultan des témoignages recueillis sur ces événements. Selon ces récits les Bougiotes, à bord de deux galées, ont d’abord capturé huit hommes sur une barca et fait une razzia sur la côte, emportant deux hommes, deux garçons, une femme et une jeune fille. Des amis et proches des captifs décident alors de s’embarquer sur un lahut135et de rejoindre les deux galées bougiotes, sans doute en vue de négocier un rachat rapide. Arrivés à proximité des deux galées, ils montent un pavillon (peno) et le témoin précise que c’est là une coutume entre marins et hommes de mer, chrétiens ou musulmans, pour signifier qu’ils demandent « sécurité et foi » au patron et à ses officiers (maiores). Les pirates, à leur tour, hissent un pavillon signifiant qu’ils accordent ce qui leur est demandé. Une fois à proximité de leur proie, un des patrons musulmans, ou un officier, lève haut la main et la pose sur sa tête, en signe de confirmation de la promesse. Mais une fois que les bateaux ont accosté, les musulmans montent à bord avec leurs armes, attaquent les six hommes et les portent à Bougie. Certains cependant, voyant comment se déroulaient les événements, préfèrent sauter à la mer pour se sauver136. Ce récit d’une capture est malheureusement exceptionnel. Il montre, à côté de la perfidie du pirate sur laquelle insistent les témoins catalans, qu’il existait des règles communément acceptées par les hommes de mer, tant chrétiens que musulmans. Si le pirate ne parvenait pas à accoster, comme ici, le navire convoité, ce qui devait être le cas le plus souvent, il pouvait l’attaquer avec des archers (c’est d’ailleurs la version de l’émir de Bougie dans l’affaire précédente).

41Quelques documents montrent la cruauté de ces pirates. Ainsi, en 1400, on apprend que Fuster, renégat qui fait la course avec deux galiotes, a capturé en une prise cent cinquante personnes et qu’en cours de route, n’ayant plus assez d’eau et de nourriture, il en jette cinquante à la mer, dont huit ou dix qu’il avait au préalable lapidés137.

42Les mers les plus touchées étaient bien sûr les plus proches des terres africaines. Ainsi en 1389 un pirate bougiote est capturé au large d’Alger138et en 1403 un panfile majorquin est capturé par une galiote de Bougie non loin de Tabarka139. Les pirates étaient alors près de leurs bases, pouvaient s’abriter et s’alimenter en tout point de la côte et profitaient d’un littoral très découpé propice aux attaques surprises. Beaucoup redoutaient ces régions, où les méfaits des musulmans s’ajoutaient à ceux de pirates et corsaires chrétiens d’origines diverses. Ainsi, en 1381 à Oran, un marchand de Tunis remet à un patron de cocamajorquin de la soie qu’il doit porter dans la capitale hafside. Mais celui-ci, craignant les pirates musulmans qui se trouvaient près de Bougie, préfère changer de route et retourne à Majorque, où la soie est confisquée140. De même, au milieu du xvsiècle, le Sénat de Venise demande que l’on ramène deux navires de Corfou pour protéger les galées de Berbérie en raison de la présence de pirates ou corsaires sur leur route141.

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Certaines prises se faisaient dans les ports eux-mêmes. Le pirate était assuré alors de ne pas voir sa proie s’échapper, car les navires étaient immobilisés142. Il peut paraître surprenant que dans un port, normalement sous le contrôle du pouvoir, on puisse se livrer à de telles exactions. La chose n’était pourtant pas exceptionnelle143. Ainsi en 1263 des Bougiotes attaquent le navire du Barcelonais Pere Ferrer à Stora144et en 1313 une galée de Bougie s’en prend, dans le port de Collo, au Majorquin Bernat d’Armentera

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