Akfadou : les chemins qui remontent l’histoire

Publié le 15 Mars 2015

Nous voici encore une fois sur les chemins qui montent. En route vers Larbaa Nath Irathen, l’ex Fort National, la ville garnison que beaucoup d’anciens militaires français, surtout de jeunes appelés morts de terreur, ont connu.

un village, un lieu d'histoire

Le climat, étonnamment, est clément aujourd’hui. Les canettes d’Albraû sont fraiches ainsi que la musique, le chant de Matoub que nous envoi le lecteur CD de la voiture de Tahar qui m’accompagne, épouse parfaitement les rives du barrage qui s’estompent au fur et à mesure de la grimpe. Feraoun aurait déliré à la vue de ces dénivelés estivaux !
Ça sent bon la figue et la colère.
Seule fausse note, ces poubelles, ces amoncèlements de bouteilles et ces sacs en plastiques sur le bord des routes. Les Kabyles sont devenus fous.
Quand ils ne tuent pas leurs joueurs de football, ils assassinent le paysage, le pays que leurs ancêtres ont préservé pendant des millénaires.
A Arus, plus haut que Fort National, encaissé entre la porte d’Alger et le Djurjura, je m’apprête à passer une belle soirée en compagnie de Mokrane Gacem, un vieux confrère érudit, Tahar Khouas, un économiste ancien dirigeant de la JSK et Houcine Redjala, un petit chef d’entreprise et néanmoins talentueux photographe et documentariste.
Ils reviennent de la commune d’Akfadou où, après plusieurs mois de préparation, ils viennent de célébrer « la réconciliation de la population du village, de la commune, avec sa mémoire et son histoire».
Akfadou, c’était le quartier général de la wilaya III pendant la guerre de libération nationale. L’idée originelle de Mokrane, Tahar et de Idir Nacer, un ami exilé au Canada était de déconstruire Akfadou, d’aller trifouiller dans les profondeurs historiques de la région. Quelle histoire ! Quelle profondeur !
Cette région a été oubliée, niée par le pouvoir régnant, et mystificateur.
Alors, ce groupe d’amis, initiateur de la rencontre qui a eu lieu à Akfadou du 17 au 19 aout 2014 a voulu regrouper autour d’idées novatrices des grappes de penseurs et d’artistes. D’amas d’idées et de propositions pour contrebalancer la politique suicidaire, le projet assassin du régime.
Le trio à l’origine de ce rendez-vous qui pourrait devenir pérenne et incontournable, loin de toute allégeance partisane se propose de rendre « pénétrable le politique ». Il se propose de créer et de nourrir un rapport de force avec le pouvoir. Il veut faire retrouver le sentier qui peut mener la société vers sa mémoire et son histoire. Sans GPS, ni gourou politique.

Ils ne prétendent pas concurrencer les partis politiques, ils n’avaient aucune intention de célébrer une date officielle, dans ce cas le 20 août. Ils se disent citoyens, initiateurs d’une démarche citoyenne. Ils fêtent les maquisards et la population qui les a soutenu, pour ne pas avoir à vivre avec leurs fantômes.

C’est Mokrane Gacel, écrivain et journaliste, ancien gauchiste formé sur le tas à Hassi-Messaoud, qui découvre la commune et l’histoire d’Ikejan (Akfadou) en 1984.

Il comprend que ce lieu-dit existait déjà en l’an mille, et que ce lieu, était le sein des Kutama, une branche des Zirides, les fondateurs du Caire et l’Alger.

Gabriel Camps et Ibn Khaldoun en parlent et rappellent qu’à l’occasion d’un pèlerinage à la Mecque, quatre jeunes de ce village ont ramené dans leurs bagages un chiite pour en faire un iman à Ikejan.

Plus tard, le même imam lèvera une armée pour combattre les Abbâssides : déjà une guerre de religion !
De cette tribu, il naîtra des vassaux qui vont créer Bouthloughine (le médaillé) qui donnera Bouloghine. Alger en définitif.
C’est de là qu’est partie l’histoire de l’Andalousie ( je laisse bien sûr une part de contradiction aux historiens).

Les Kutama, dont la tribu de Ikejan est une partition, sont la source des Zirides, des Hamadites.

Ils ont nourri aussi la pensée d’El Mokrani, mort à Cayenne, après avoir mené un soulèvement populaire contre le colonisateur français.
Akfadou, c’est aussi une limite fictive entre la grande et la petite Kabylie. Un territoire administratif et une terre vécue.
C’est cette limite symbolique qui ne découpe aucune réalité qu’ont voulu détruire les organisateurs de la rencontre d’Akfadou.
Le président Wilson (USA) qui a un jour visité le Lac noir sait, lui, que les bergers du coin ne peuvent en aucun cas être séparés par des divisions administratives.
L’association improvisée qui a organisé la rencontre Akfadou-Ifri a fait un travail «par et pour la population», me dit Tahar Khaouas, «nous étions là pour aider les gens à déconstruire et à reconstruire leur mémoire et celle du lieu». Il rajoute une belle phrase, comme une sentence : «si on ne peut rien faire contre le pouvoir, on peut faire sans le pouvoir», quelle lucidité !
Kabyles, Mozabites, Chenouis, Chaouias, tous les Berberes les Algériens quoi ont répondu à l’appel d’Akfadou. Les artistes en grand nombre, à leur tête Idir, venu inaugurer la bibliothèque communale.

Un grand gala devait clôturer ces retrouvailles qui s’annonçaient grandioses.

Ce pèlerinage sur les lieux du Congrès de la Soummam, cette fête, a été quelque peu gâchée par un gros orage et quelques «incartades organisationnelles» me signale le chanteur Ali Idheflawen : «On m’avait promis un petit cachet. Si on m’avait demandé de chanter gratuitement, je l’aurais fait. Comment comprendre qu’à la veille du gala Monsieur Mhenna Haddadou, le maire, que je ne connais ni d’Eve, ni d’Adam et avec lequel je n’ai jamais rien négocié vienne me signifier que faute de budget suffisant, je n’aurais pas un sous ? Je crois que le scénario de ces retrouvailles a été écrit à Paris par Berbère TV, et réalisé à Akfadou.» Dont acte. Je crois, pour ma part, que cette initiative mérite d’être renouvelée chaque année.

Meziane Ourad

LE MATIN DZ

Rédigé par Guerri

Publié dans #Bejaia et son histoire

Commenter cet article