Traditions prophétiques à propos des Amazighs

Publié le 16 Décembre 2014

En présentant des traditions prophétiques à propos des Amazighs, nous ne souhaitons pas polémiquer sur la vérité historique de ces événements mais de les situer dans le contexte de l’affrontement de différents courants religieux et des légitimités dans l'Afrique du Nord. Même si elles n’ont pas pu s’imposer dans l’histoire médiévale maghrébine et contribuer à édifier des mouvement se réclamant d'une prise de conscience solide de l'amazighité, ces traditions ont produit une littérature destinée à asseoir une origine textuelle à l’action politique des Berbères.

Ces traditions sont produites dans le contexte des justifications diverses qu’opposaient les Kharidjites nord-africains aux tenants de l’idéologie califale classique prônée par les Omeyyades. Cette idéologie, ne voulant pas ouvrir le champ de la concurrence politique aux non-arabes, reposait sa théorie à propos du Califat sur des considérations généalogiques. Le Calife ou commandant des croyants ne peut être qu’un Arabe koraïchite. Face à cette théorie inadaptée à l’extension universelle du message religieux, un mouvement contestataire, en l’occurrence le mouvement kharidjite, est né depuis la première moitié du premier siècle de l’hégire. Ce mouvement, et en dehors des circonstances particulières qu’ils lui ont donné naissance, occupe une position radicalement opposée. Le kharidjisme postule que tout musulman, moralement et religieusement irréprochable, est capable d’être élevé au titre d’émir des croyants, " fut-il même un esclave noir. " Il ouvre, de fait, la voie à tous les prétendants au pouvoir parmi les populations périphériques et marginales converties à l’Islam.

Qu’en est-il alors de leur apparition en Afrique du nord ? Les chroniqueurs médiévaux racontent que juste après le retour de Musa ben Nusayer à Damas, certains chefs de confédérations tribales amazighes, convertis à la doctrine kharidjite, appelèrent à la révolte contre les gouverneurs exacteurs omeyyades. Musa ben Nusayer, l’un des premiers gouverneurs arabes de l’Afrique du Nord, fut en effet interpellé pour lui substituer Abdallah ben Habhab. Ce dernier, ayant été commandité par le représentant du califat en Égypte et en Ifriqiya de lever sur les populations nord-africaines des impôts réservés aux populations soumises sans conversion, a ordonné de ne pas ménager les biens des Nord-Africains, de prendre les plus belles de leurs filles afin de les adresser aux palais de Damas et de placer les populations autochtones, contrairement aux Arabes, aux premiers rangs de l’armée pendant les batailles. Cette politique a suscité la colère des populations autochtones. Ces dernières n’ont pas tardé à dépêcher une délégation à Damas pour exprimer leur mécontentement vis-à-vis de la politique mise en œuvre. Et malgré les avertissements incessants des premiers kharadéjites, ayant infiltré le territoire, sur la complicité du Calife et des gouverneurs, les Amazighs ne voulaient pas rejeter l’allégeance avant de mettre au courant le Calife et de savoir son attitude à l’égard du comportement illégal de ses gouverneurs. En effet, ils ont envoyé une délégation à Damas. Celle-ci n’ayant pas été reçue par le Calife, se rendit au Maghreb et la région entra en guerre dès 122 de l’hégire (739/40). Les révolutions, animées par des chefs locaux convertis à la propagande kharidjite, secouaient la région. Maysara, que l’on trouvait à la tête de la dite délégation, déclara la guerre contre les gouverneurs arabes. Soutenu par les tribus Miknassa et Burghwata, il s’empara de Tanger et de Sous après avoir tué leurs gouverneurs ‘Umar ben ‘Abdallah al Muradi et Habib ben Abi ‘Ubayda. Ce fut donc le début de la révolte kharidjite. Elle comportait deux ailes, une modérée représentée par les Ibadhites et une autre, transformée en une forme de syncrétisme, a pris forme d’une version maghrébine de la doctrine yazidite apparue en Iran.

Les Ibadhites ont réussi à constituer leur premier Imamat dans la Tripolitaine. Il s’agit de l’Imamat d’Abu al Khattab. Après sa destruction par l’armée abbasside en 144 de l’hégire, les Ibadhites se retirèrent vers le Maghreb central et précisément à Tahert. Ainsi, Abeddarhman ibn Rustum fonda la ville qui portait le même nom (actuelle Tyart) et l’Imamat des Rustumides. Cette dernière fut reconnue par tous les Ibadhites nord-africains et même ceux de Basra et de l’Orient. En voulant asseoir leur légitimité politique et religieuse, ils étaient dans l’obligation de reconnaître la spécificité ethnique du territoire de leur installation. Ainsi, ces derniers, qui refusaient de reconnaître aux Koraïchites la propriété inaliénable de l’Imamat, cherchaient à reconstruire, à partir des textes religieux, une généalogie légitimatrice. C’est ainsi qu’ils ont rapporté des traditions du prophète de l’Islam Mahomet recensant les faits nobles des Amazighs. Elles traduisent cette volonté de valorisation. En fait, Ibn Sallam, le premier historien ibadhite nord-africain (contemporain des Rustumides (777/909), il est mort après 883), après l’évocation de la bataille de Tawargha qui a consacré la destruction de l’imamat de la Tripolitaine en 144, rapporte du prophète des traditions qualifiant les Amazighs de vénérables et de sauveurs de la religion. En marge de leur valeur psychologique de consolation, les traditions prévoient un avenir glorifiant à la doctrine en s’appuyant sur les tribus amazighs, vénérées du prophète, ces traditions, dont il est difficile de soutenir une origine fiable, expriment la volonté des Amazighs de se positionner dans le champ religieux et de se doter d’une affiliation discursive à l’intérieur de la tradition religieuse. Rapportées spontanément, elles révèlent la nécessité historique de la fabrication d’une légitimité textuelle. Et par-delà, l’inscription de l’amazigh dans les projets d’identification doctrinale et culturelle.

Après Ibn Sallam, d’autres chroniqueurs ibadhites ont, sans contestation, approuvé la légitimité de leur action à partir de l’existence de ces traditions. Aftayash (m. 1914), l’un des derniers auteurs ibadhites, adopte cette version des faits. Et par un ajustement de mémoire, il retrouve sa place dans la toile du fond de la légitimation religieuse des Amazighs auxquels appartenait l’auteur. La version française que nous présentons de ces traditions est la confrontation de deux références. La première est la traduction faite par E. Masquéray de la Chronique d’Abu Zakariya (Alger, 1879). La deuxième est tiré d’un mémoire de DEA préparé par Brahim Cherifi sur la Risala du Cheikh Aftayach (Université Paris VIII, Département d’anthropologie et de sociologie du politique, 1996).

Première tradition

Nous avons appris qu’un jour, un Berbère se présenta devant ‘A’isha, mère des croyants (que Dieu l’agrée); elle était assise et entourée des principaux muhajirin et ansar (émigrants et auxiliaires). ‘A’isha se leva de son coussin et l’offrit au Berbère, faveur qu’elle n’accordait pas à son entourage. Les Mouhajirin et les ansar se retirèrent irrités. Le Berbère consulta ‘A’isha sur un point de religion et se retira. Alors ‘A’isha fit revenir ses fidèles l’un après l’autre de leurs maisons. Quand ils furent réunis, elle leur dit :

Vous m’avez quittée avec colère, pourquoi cela ?

Un d’eux répondit :

  • Nous étions irrités contre vous à cause de ce Berbère. Nous le méprisons, lui et son peuple, et vous lui avez fait plus d’honneur qu’à nous et à vous-même.

‘A’isha dit alors :

  • Je lui ai fait honneur plus qu’à vous et à moi-même, à cause des paroles prononcées sur eux par l’envoyé de Dieu (que sur lui soit le salut). Connaissez-vous un tel le Berbère ? Assurément Or j’étais un jour assise avec l’envoyé de Dieu, quand ce Berbère vint à nous, le visage pâle et les yeux caves. L’envoyé de Dieu le considéra et lui dit : " que t’est-il arrivé ? Es-tu malade ? tu m’as quitté hier le teint animé des couleurs de la santé, et maintenant tu as l’air de sortir de tombeau " " Ô l’envoyé du Dieu, dit le Berbère, j’ai passé la nuit dans une peine cruelle. " " Et quelle est cette peine cruelle ? "Le Berbère dit : " vous m’avez regardé hier avec insistance ; j’ai craint que quelque verset de Dieu fût descendu sur vous à mon sujet. "Le prophète lui dit : " En effet je t’ai regardé hier avec insistance, à cause de Gabriel (que sur lui soit le salut). Gabriel est venu vers moi et m’a dit : " Ô Muhammad, je te recommande la crainte de Dieu et les Berbères. " Je dis à Gabriel :" Et ces Berbères que sont-ils ?" Il répondit : " C’est le peuple auquel appartient cet homme. Il te désigna, et je te considérai. " Je dis alors à Gabriel : " quel sera leur rôle ". Il me répondit : " Ce peuple vivifiera la religion de Dieu quand elle sera morte et la renouvellera quand elle sera usée. " Gabriel ajouta : " Ô Muhammad, la religion de Dieu est une créature parmi les créatures. Sa patrie est le Hijaz, elle a pris naissance à Médine. Née faible, elle se développera et grandira jusqu’à ce qu’elle soit puissante et glorieuse, elle donnera des fruits comme en donnera un arbre ; puis elle tombera. Or la tête de la religion du peuple de Dieu tombera dans le Maghreb ; et quand un arbre tombe, on n’en le relèvera pas en le prenant par le milieu ou par les racines, mais par la tête. "
Tradition 2

Nous avons appris que ‘Umar ben el khattab (que Dieu l’agrée) reçut un jour une députation de Berbères que lui envoyait ‘Amr ben el ‘As. Ils avaient la tête et le visage complètement rasés. ‘Umar ben el khattab leur dit : Qui êtes-vous ?

Ils répondirent : Nous sommes des Berbères louata.

‘Umar demanda aux assistants : Quelqu’un de vous connaît-il cette tribu parmi les tribus arabes ?

Non, dirent-ils, nous ne connaissons pas cette tribu.

Alors, El ‘Abbas ben Merdas el Selmi, dit :

  • Émir des croyants, je connais ces gens-là. Ce sont des fils de Ber Ben Qais. Qais avait plusieurs enfants, un d’eux s’appelait Ber Ben Qais. Ce Ber Ben Qais avait un caractère difficile et emporté. Il commit plusieurs meurtres, et se retira dans le pays des Berbères. Sa prospérité s’y multiplia, et les arabes dirent : " ils berbérisent" pour dire ils se multiplient.

‘Umar ben el khattab se tourna vers eux. Or, ‘Amr ben el ‘As avait envoyé avec eux un interprète chargé de traduire leurs paroles s’ils étaient interrogés par ‘Umar ben el khattab. Ce dernier leur demanda pourquoi leurs visages et leurs têtes étaient rasés. Ils répondirent :"notre poil avait poussé quand nous étions incrédules, nous avons voulu le changer en entrant dans l’islamisme"

‘Umar dit : Avez-vous des villes dans lesquelles vous habitez ?

Ils dirent : non

Avez-vous des lieux fortifiés dans lesquels vous gardiez vos biens ?

Ils dirent : non

Avez-vous des marchés sur lesquels vous fassiez des échanges ?

Ils dirent : non.

Alors ‘Umar ben el khattab se prit à pleurer, et l’assistance lui dit : Quelle est la cause de tes larmes, émir des croyants ?

Il répondit :

  • Ce qui me fait pleurer est une parole que j’ai entendue de la bouche de l’envoyé de Dieu (que le salut soit sur lui), le jour du combat de Honin. Les croyants pliaient. Je me tournai vers lui, et je me pris à pleurer. Il me dit :" Pourquoi pleures-tu, Ô ‘Umar. " Je répondis : " Je pleure, Ô prophète de Dieu, à cause du petit nombre de ces musulmans et de la multitude des infidèles réunis contre eux. " Alors, l’envoyé de Dieu dit : " Ne pleure pas ‘Umar, Dieu ouvrira à l’Islam une porte du côté du Maghreb ; il lui suscitera un peuple qui le glorifiera et humiliera les infidèles, peuple craignant Dieu et voyants, qui mourront pour ce qu’ils ont vu. Ils n’ont pas de villes qu’ils habitent, ni de lieux fortifiés dans lesquels ils se gardent, ni deux marchés sur lesquels ils vendent. " C’est pourquoi je viens de pleurer, car je me suis rappelé la parole de l’envoyé de Dieu, et les mérites qu’il a attribués à ces Berbères.

‘Umar les envoya à ‘Amr ben el ‘As, et lui recommanda de leur donner les premiers rangs dans son armée, et de les traiter avec honneur. En effet, ‘Amr ben el ‘As les honora, et toujours ils prétendirent à être favorisés et placés aux premiers rangs de l’armée, et ils demeurèrent avec ‘Amr ben el ‘As jusqu’à la mort de ‘Utman ben ‘Affan. Or, comme les paroles citées plus haut ont été dites devant une réunion de gens du Maghreb par la bouche même de ‘Umar ben el khattab répétant les paroles de l’envoyé de Dieu, nous espérons qu’elles désignent particulièrement les compagnons de l’œuvre, et que ce sont eux qui en méritent la faveur.

Tradition 3

Nous tenons d’un homme de la postérité d’Abou Bakr que ‘Ali ben Abi Talib a dit :

  • Ô gens de la Mecque, Ô gens de la Médine, je vous recommande par-dessus tout Dieu et les Berbères ; car ils vous apporteront la religion de Dieu du Maghreb, quand on l’aura corrompue ici ; c’est d’eux que Dieu parle dans son livre, quand il dit : " Ô vous qui croyez, il s’en trouve parmi vous qui renient toute religion. Certes, Dieu suscitera d’autres hommes qu’il aimera et qui l’aimeront. Humbles envers les croyants, et fiers envers les infidèles, ils combattront pour la foi et ne craindront pas le blâme. Dieu accorde sa faveur à qui lui plaît. "Et ils ne tiendront compte de personne ni de rien, sinon du respect dû à Dieu.

Le descendant d’Abou Bakr a dit encore :

  • Quant vient l’heure de la bataille, on combat : nous, les Arabes, pour des dînârs et des dirhems, mais les Berbères, eux, combattent pour la religion de Dieu, afin de la faire triompher.

Il fait remonter la tradition suivante à Ibn Mas’ud : À la fin de son pèlerinage, le prophète dit :

  • Ô gens de la Mecque, Ô gens de Médine, je vous recommande la crainte de Dieu et les Berbères, car ceux-ci vous apporteront du Maghreb la religion de Dieu. C’est eux que Dieu prendra en échange de vous, car il a dit : " Si vous tournez le dos, Allah vous substituera un peuple autre que vous qui ne sera pas semblable à vous. "J’en jure par celui qui tient en ses mains l’âme d’Ibn Mas’ud, si je les atteins, je serai plus obéissant envers eux que leurs esclaves et plus proche d’eux que leur couverture, c’est-à-dire leurs vêtements".
Tradition 4

On rapporte que ‘A’isha (que Dieu l’accueille dans sa miséricorde) vit un jeune garçon dont les cheveux étaient tressés des deux côtés de la tête et était beau et élégant. Elle dit :

  • De quelle tribu parmi les nations est ce garçon ?
  • C’est un Berbère, lui répondit-on.
  • Les Berbères, reprit-elle, savent accueillir les hôtes, frapper avec le sabre et brider les rois comme on bride les chevaux.

Afulay
mondeberbere

Rédigé par Guerri

Publié dans #LA CULTURE BERBERE

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